L’arrêt Bosman, ou le succès du football « made in France »

Souvent cité pour expliquer l’exode des meilleurs joueurs français vers les autres championnats européens, l’arrêt Bosman a profondément impacté le football tricolore. Analyse d’une décision qui a changé le visage de la Ligue 1 et de l’Equipe de France.

Le 15 décembre 1995, la Cour de justice de l’Union européenne promulgue l’arrêt Bosman, interdisant aux pays de l’Union européenne de limiter le nombre de joueurs provenant d’autres états-membres dans les clubs. Jusque-là limités au nombre de trois, la libre circulation des joueurs européens permet aux clubs d’engager autant de footballeurs étrangers qu’ils le souhaitent. Au-delà des montants stratosphériques que connaît le marché des transferts depuis cet arrêt, ce dernier a également bouleversé la représentation des différentes nationalités dans les grands championnats européens, la Ligue 1 ne faisant pas exception.

La Ligue 1, pourvoyeuse de talents

En effet, le nombre de joueurs étrangers présents en Ligue 1 n’a cessé de croître au fil des années. S’il a connu une période de grande stabilité jusqu’à la fin des années 1980 à cause des quotas en vigueur, un premier changement intervient lorsque la présence de deux joueurs assimilés est admise, en plus des trois joueurs étrangers initialement autorisés. Mais en 1995, la proclamation de l’arrêt Bosman engendre une explosion du nombre de footballeurs étrangers évoluant dans l’Hexagone, comme le montre le graphique ci-dessous.

Évolution du nombre de footballeurs étrangers dans les clubs de premier niveau national (« Les frontières de la libre circulation dans le football européen : vers une mondialisation des flux de joueurs ? », Raffaele Poli et Loïc Ravenel )

Le nombre de joueurs expatriés atteint son pic lors de la saison 2005-2006, lorsque 34,6% des joueurs de Ligue 1 ne sont pas français, soit une moyenne de 9,6 footballeurs étrangers par club. Depuis, le taux d’expatriés évoluant en Ligue 1 tend à se stabiliser et même à diminuer légèrement, avec une baisse de 2,8 points entre 2005 et 2010.

Nombre de joueurs étrangers par club en Ligue 1 (« L’internationalisation du marché des footballeurs », Raffaele Poli et Loïc Ravenel)

En revanche, une autre tendance s’observe dans les autres grands championnats européens. En effet, à l’inverse du championnat de France, le nombre de joueurs expatriés n’a cessé d’augmenter en Espagne, en Allemagne, en Italie et en Angleterre. Cela s’explique tout d’abord par le fait que la France fut l’un des premiers pays européens à instaurer un système de formation des jeunes footballeurs. En 1973, tous les clubs ayant le statut professionnel ont eu l’obligation de se doter de structures de formation performantes. Une culture de la formation de haut niveau, reconnue par l’ensemble de la planète football, s’est ainsi instaurée dans l’hexagone. En 2018, 646 joueurs formés en France évoluaient à l’étranger, dont 148 en Allemagne, Angleterre, Espagne et Italie. La France est presque devenue le centre de formation de l’Europe, préférant accompagner le développement de ses jeunes pousses à l’importation de joueurs étrangers. Derrière le Brésil et l’Argentine, elle est la troisième nation exportatrice de footballeurs dans le monde.

Parallèlement, le monde du football observe une polarisation économique en faveur des grands clubs européens. Ces derniers assoient leur puissance financière en enrôlant les meilleurs joueurs du monde. Un phénomène qui concerne une grande partie des clubs anglais. Grâce à des droits de retransmission télévisée particulièrement élevés, les formations britanniques peuvent se permettre d’investir massivement sur le marché des transferts. Ce contexte économique joue en défaveur des clubs français qui, hormis le Paris Saint-Germain, ne peuvent concurrencer les cadors européens.

Ainsi, à l’été 2018, les clubs professionnels français ont enregistré un bénéfice record d’environ 300 millions d’euros, résultats de la différence entre les indemnités de départ et de recrutement de joueurs. Un bon résultat sur le plan économique mais qui implique une fuite des talents français vers l’étranger, jouant sur la présence de grands joueurs et sur la compétitivité de la Ligue 1.

Tous ces éléments participent à faire de la Ligue 1 une compétition moins attractive que ses homologues allemand, espagnol, italien mais aussi et surtout anglais. De fait, le championnat français a acquis l’étiquette de tremplin vers les autres grands championnats européens.

L’Angleterre, terre d’accueil privilégiée

Parmi les championnats majeurs en Europe, la Premier League fait office de destination préférentielle pour les joueurs évoluant en France. Si cette année, 29 nationalités différentes sont représentées par les joueurs évoluant dans les quatre clubs anglais présents en finale des compétitions européennes, les joueurs français séduisent particulièrement Outre-Manche. En 2010, ils représentaient la deuxième nationalité étrangère en Angleterre avec 51 joueurs. Cette saison, 29 français évoluent au sein des 20 équipes qui composent la première division anglaise.

Les français Gilles Grimandi, Sylvain Wiltord, Patrick Vieira, Thierry Henry et Robert Pirès sacrés champions d’Angleterre avec Arsenal en 2002. (Photo : arsenalpics.com)

Un facteur de succès pour l’Equipe de France

En accueillant de nombreux footballeurs français, l’Angleterre fournit une grande partie des joueurs de l’Equipe de France. En effet, lors des douze dernières compétitions des Bleus, les internationaux français évoluant en Premier League ont été les plus nombreux à quatre reprises. Le pic intervient à l’Euro 2016, où onze joueurs de l’Equipe de France foulaient les pelouses anglaises en club. Entre 1998 et aujourd’hui, pas moins de quatorze clubs anglais ont vu un de leurs joueurs être appelé à Clairefontaine pour les phases finales d’une compétition majeure. La Coupe du Monde 2018 a d’ailleurs marqué la première fois où, depuis la Coupe du Monde 2002, la Premier League a été dépassé par un autre championnat étranger, en l’occurrence la Liga espagnole, en terme de représentation au sein de l’Equipe de France.

Cette hausse des Bleus évoluant à l’étranger, et notamment en Angleterre, coïncide avec la période faste de l’Equipe de France. Depuis 1998, soit moins de trois ans après l’instauration de l’arrêt Bosman, les Bleus ont remporté deux fois la Coupe du Monde, une fois l’Euro et ont connu une finale de Coupe du Monde et d’Euro. La possibilité offerte aux joueurs français de s’aguerrir à l’étranger a donc haussé le niveau global des tricolores.

Mais la Premier League n’est pas le seul championnat à avoir fait briller les Bleus. Lors de l’épopée de 1998, pas moins de sept joueurs de l’Equipe de France évoluaient en Italie, alors réputé comme étant le meilleur championnat du monde. Vingt ans plus tard, la Liga a fourni à l’effectif champion du monde cinq joueurs évoluant chez les cadors européens que sont l’Atlético de Madrid, le F.C. Barcelone et le Real Madrid. A titre de comparaison, seul Michel Platini (Juventus de Turin) évoluait dans un club étranger lors du premier trophée remporté par la France, à l’occasion de l’Euro 1984.

Lors de la victoire en Coupe du Monde 1998, Youri Djorkaeff (Inter Milan), Zinédine Zidane (Juventus de Turin), Marcel Desailly (AC Milan) et Lilian Thuram (Parme), ici à l’image, ainsi que Vincent Candela (AS Rome), Alain Boghossian (Sampdoria) et Didier Deschamps (Juventus de Turin) évoluent dans le championnat italien. (Photo : Le Monde)

Si l’Equipe de France a indéniablement progressé depuis l’arrêt Bosman, le niveau de la Ligue 1 a en revanche souffert de la supériorité économique de ses rivaux européens. Cependant, des investisseurs étrangers s’intéressent de plus en plus aux clubs de l’hexagone, à l’image des qataris à Paris, des russes à Monaco et des américains à Marseille. En 2016, le groupe chinois IDG a fait une entrée à hauteur de 20% dans le capital de l’Olympique Lyonnais. Suffisant pour espérer voir la Ligue 1 au sommet de l’Europe ?

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