Frédéric Thiriez : “Il faut éviter les critiques entre clubs français”

INTERVIEW – Après de longues années à la tête de la Ligue de Football Professionnel (LFP), Frédéric Thiriez peut enfin se consacrer pleinement à son métier d’avocat. J’ai décidé de le contacter après mon article sur la montée refusée à Luzenac. Après être revenu sur cette affaire qui a marqué la France du football en 2014, l’ancien dirigeant de la LFP a accepté de répondre à quelques questions.

Pourriez-vous revenir sur l’affaire Luzenac, une affaire qui a marqué votre présidence à la Ligue de Football Professionnel ?

 

Qu’est ce que je pourrais dire… Je peux dire que c’est une affaire qui m’a beaucoup attristé et que je peux comprendre l’amertume des gens du club mais que tout au long de cette affaire, je n’ai fait que mon devoir. Rien que mon devoir. Et si c’était à refaire, je referai la même chose. Parce qu’il faut bien comprendre une chose : il n’y a pas un droit à entrer dans le monde professionnel même si on y est, sportivement, appelé. Le fait d’être promouvable donne vocation à entrer dans le monde professionnel mais ne crée pas de droit. Alors que dans le monde professionnel, pour les 40 clubs pros, il y a des règles extrêmement strictes dans différents domaines. Sur le plan financier, sur le plan social – là, je parle des obligations vis-à-vis des joueurs et des entraîneurs, et sur le plan des infrastructures. Dans l’affaire de Luzenac, malheureusement, ni les règles financières ni les infrastructures ne permettaient l’entrée du club dans le monde professionnel.

 

Vous parlez de suites judiciaires et le club dit avoir raison en droit dans cette histoire. Quelle est votre réaction ?

 

(il coupe) Mais attendez, c’est toujours en cours. Il y a appel donc ne parlons pas trop des suites judiciaires. Qui vous dit ce que décidera la cours administrative d’appel de Bordeaux ? Le tribunal administratif de Toulouse a effectivement pris une décision en ce point, mais il y a appel. Donc l’affaire n’est pas terminée. La cours administrative de Bordeaux aura à se prononcer sur ce contentieux donc rien n’est définitivement jugé.

 

On vous a reproché de privilégier certains clubs dans cette affaire. Qu’en pensez-vous ?

 

Ce sont des propos scandaleux. Il y a une chose que je ne peux pas supporter, c’est que l’on remette en cause mon impartialité. Pendant 15 ans, j’ai été président de la Ligue et on ne m’a jamais pris en défaut là-dessus. J’ai peut-être des défauts mais je n’ai jamais été partial et je n’ai jamais favorisé tel ou tel club.

Dans mon article sur Luzenac, le club regrette que la décision ait été donnée tard, après le début du championnat…

Mais non, la réponse n’a pas été donnée tard du tout. La décision défavorable de la DNCG date du mois de juillet (2 juillet 2014, ndlr). En ce qui concerne le stade, des visites avaient déjà eu lieu au mois de mai et il y avait déjà un avis défavorable de la commission des stades. Nous nous sommes rendus sur place le 4 juin 2014. On ne peut donc pas dire que la décision a été tardive. Ce qui a fait traîner les choses, c’est la multiplication des recours de Luzenac. Parce qu’ils ont fait tous les recours possibles et imaginables mais sinon la décision de la Ligue a été prise largement en temps utile.

 

Votre décision a été critiquée par beaucoup de monde (amateurs de foot, supporters…). Comment avez-vous vécu ces critiques ?

 

Il y a eu un mouvement d’opinions favorables à Luzenac mais mon rôle, ce n’est pas de faire plaisir à l’opinion, c’est de faire appliquer des règles. Elles sont applicables à tout le monde, même à Luzenac. J’ai parfois eu le même souci avec les clubs corses et j’ai toujours eu le même discours. La règle est applicable à tout le monde.

 

Il vous a été reproché de ne pas accepter à un “petit club” de découvrir le football professionnel. Comment réagissez-vous à ça ?

 

Ce n’est pas exact. Ce n’est pas qu’on ne veut pas d’un petit club. On a toujours admis les “petits clubs” à condition qu’ils aient un stade qui soit aux normes de la Ligue 2, qu’il y ait les équipements de sécurité… tout ce qui est exigé par des textes très précis. Luzenac aurait pu désigner un stade de remplacement par exemple. Il n’y a aucune volonté de la Ligue d’éliminer les petits clubs. Cela ne tient pas debout, on applique simplement le règlement.

 

Regrettez-vous que le club n’ait pas pu être réintégré en National après votre décision ?

 

Que le club n’ait pas été réintégré en National ne me regarde pas. Pour ma part, je ne m’occupe pas du National. Mais oui, je pense qu’on peut le regretter. En tant qu’amateur de foot comme moi, je le regrette effectivement. Je pense qu’ils auraient mérité de jouer en National. Mais encore une fois, ce n’est pas moi qui ai pris cette décision. Je n’ai fait que, malheureusement, leur fermer les portes du monde professionnel parce qu’ils n’étaient pas aux normes.

Vous souvenez-vous de vos rencontres avec les dirigeants du club ?

 

Vous savez, la Ligue n’est pas une dictature. Le travail est préparé et fait essentiellement par des commissions qui sont indépendantes. En l’occurrence ces deux commissions qui ont été mises à contributions : la DNCG, qui travaille en totale indépendance et qui a émis un avis défavorable sur le plan financier, et la commission des stades qui elle aussi est indépendante et qui a émis un avis défavorable à l’accession de Luzenac. Moi, je suis tout simplement président du conseil d’administration de la Ligue et j’ai soumis au vote cette accession et le conseil d’administration s’est rangé à l’avis de ces commissions. C’est fini le temps où, dans le football, des histoires se règlent au coin du table en buvant l’apéritif. Cela n’existe plus. C’est un travail professionnel et sérieux.

Vous n’êtes plus à la tête de la Ligue de Football Professionnel depuis 2016. Avez-vous un avis sur sa gestion actuelle ?

Non. Depuis que j’ai quitté la Ligue, et cela, je le respecte quotidiennement, je me suis interdit de porter la moindre appréciation sur l’action de mes successeurs. Sur le plan déontologique, c’est la moindre des choses.

Aimeriez-vous revenir dans le monde du football au cours des prochaines années ?

 

J’avoue que cela ne m’a pas traversé l’esprit pour l’instant. Et vous savez, j’ai de quoi faire avec mon métier puisque j’étais président bénévole de la Ligue. Je n’ai jamais gagné un centime dans le football, je n’ai jamais été rémunéré et d’ailleurs je ne souhaitais pas être rémunéré. C’était un engagement associatif et je devais effectuer en même temps mon métier d’avocat. C’était donc assez compliqué pendant 14 ans. Aujourd’hui, je me consacre à mon métier et c’est très bien.

 

Vous avez subi les critiques pendant vos 14 ans de présidence. Comment les avez-vous vécues ?

 

Lorsque l’on exerce une fonction d’autorité, on est toujours l’objet de critiques et c’est tout à fait normal. J’ai toujours accepté les critiques.

 

Vous aimiez le football français malgré tout, que pensez-vous d’un président comme Javier Tebas qui défend toujours ses clubs et ne s’interdit pas d’attaquer les clubs français comme le PSG par exemple ?

 

J’ai toujours pensé que le président de la Ligue espagnole ferait mieux de s’occuper de ses clubs plutôt que des nôtres. D’autant que j’ai contribué à créer l’association des Ligues Européennes dont j’ai été le président. Il y avait bien-sûr la Ligue espagnole et j’ai toujours essayé de maintenir un climat d’amitié et de bonne coopération entre les ligues. De la même manière qu’il faut éviter les critiques entre clubs français. Cela n’amène à rien, énerve tout le monde et nuit au bon fonctionnement des institutions. Soyons unis pour défendre le football, que cela soit au niveau français ou au niveau européen.

Vous regrettez donc les relations entre Jean-Michel Aulas et le Paris Saint-Germain par exemple…

Oui, je l’ai souvent dit. On pourrait faire l’économie parfois de petites phrases inutiles.

 

Suivez-vous toujours d’aussi près le football français depuis votre départ ?

 

Mais vous rigolez ? (rires) Le premier journal que je lis chaque matin est L’Equipe. Football un jour, football toujours !

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